Le management en retard d’une science ?



Une certaine vision, que l’on pourrait appeler « déterministe », continue à prospérer dans nos entreprises.
Cette vision assimile l’entreprise à une somme de fonctions à remplir et de processus à faire tourner, avec des postes à pourvoir, un organigramme, des procédures. Pour faire fonctionner cette entreprise, comme une horloge, on va définir les règles, qui a le droit de faire quoi, on va limiter l’autonomie des forces en présence. Quel consultant, même aujourd’hui, n’est pas interpellé par cette vision de son client, qui va précisément attendre de lui de l’aider à mettre les choses en ordre, et l’organisation « au carré ».
Dans cette entreprise ainsi conçue, le travail du manager va consister à réduire au maximum l’incertitude, un peu comme si on mettait l’entreprise dans un ordinateur qui donnerait les réponses à toutes les questions.
Selon Jean Staune, philosophe des sciences, rencontré cette semaine, et avec qui je prépare une conférence pour PMP qui s’annonce passionnante, cette vision est directement inspirée par ce qu’il appelle la « science classique » c'est-à-dire celle de Laplace et de Kepler, la science du XIXème siècle. Laplace, physicien, qui considérait que si l’on connaissait parfaitement le fonctionnement des neurones du cerveau, on pourrait en déduire toutes les pensées futures d’une personne. L’homme, réduit à un assemblage d’atomes, est complètement prévisible.
Ce qui est paradoxal c’est que, alors que la science a profondément évoluée, en passant à la science de l’incertitude, un des piliers de la mécanique quantique, nos concepts de management restent souvent ancrés sur la vision du monde de la science d’hier.
Dans ces approches, on oublie bien sûr, ce qui constituait la vision du monde au Moyen Age (entre le Xème et le XIIème siècle), qui considérait que l’homme était dans la main de Dieu, ou des dieux, et que c’est Dieu qui détenait la règle du jeu. On était alors dans un monde magique, sans que l’homme puisse en maîtriser vraiment les règles. Les sciences de Laplace et Kepler ont mis en place une nouvelle vision du monde, qui nous a éloignés de cette vision magique, et imposé les mécanismes du déterminisme.
Mais la science a connu une profonde rupture au XXème siècle. L’étude des fondements de la matière, de l’origine de l’Univers, les sciences de la vie, les expériences sur le fonctionnement de la conscience de l’Homme, les sciences du cerveau, tout converge vers la démonstration que « ce qui est » ne se réduit pas à ce qui objectivable, matériel, mesurable. Einstein a ringardisé Laplace.
Ce changement de vision du monde a forcément des impacts sur le management, mais il n’est pas encore complètement intégré ; c’est du moins la thèse de Jean Staune.
Car ces nouveaux progrès de la science apportent aussi de l’incertitude : alors que pendant les siècles précédents les découvertes avaient permis de réduire la zone d’incertitude (plus on augmentait les connaissances, plus on était certain) , les nouvelles recherches accroissent au contraire la zone d’incertitude en même temps que la connaissance (la résolution d’un problème génère deux nouveaux problèmes). C’est l’échec de Descartes (voir l’ouvrage de Damasio – «  L’erreur de Descartes »).
Ainsi, nous sortons de cinq siècles de croissance de la connaissance par le déterminisme, croissance linéaire, pour entrer, depuis le XXème siècle, dans le monde de l’incertitude.
Cette vision nouvelle, c’est celle qui va nous convaincre, dans notre management de nos entreprises, que l’homme n’est pas qu’une machine, que la coopération est parfois meilleure que la confrontation. Alors que l’entreprise imprégnée de la science déterministe est celle qui pense que le job du dirigeant est d’éliminer toutes les incertitudes, d’avoir réponse à tout, les entreprises qui ont compris la nouvelle vision du monde considèrent au contraire qu’elles doivent s’adapter à l’incertitude.
Mais la diffusion « verticale » de cette nouvelle vision du monde, même un siècle après son émergence, n’est pas encore achevée, selon Jean Staune.
La vision nouvelle, c’est aussi celle qui nous dit qu’un sens peut exister dans l’Univers. Ce sont les scientifiques eux-mêmes, après l’incertitude, qui nous obligent à introduire dans notre cadre de pensée quelque chose qui avait disparu depuis le Moyen Age, la quête de sens. Alors que depuis la Renaissance, on considérait que la recherche de la vérité par les chercheurs n’avait pas besoin de quête de signification. Jean Staune cite Jacques Monod, prix Nobel de médecine qui considérait que « la recherche de la finalité est interdite en sciences ». Tout dit, aujourd’hui, combien il avait tort.
Ainsi si les scientifiques eux-mêmes s’interrogent aujourd’hui sur le sens de la vie, comment s’étonner que les consommateurs, les clients, nos salariés, se mettent aussi, de plus en plus souvent, à se poser la même question sur le sens de leur travail, de leur entreprise, de leur acte de consommation ?
Cette rupture forte dans la science, elle ne s’est pas encore complètement diffusée dans la société, et dans le management de nos entreprises. On a du mal à concevoir les systèmes de management qui mettent en œuvre l’intelligence collective, les réseaux ; on en reste encore aux schémas déterministes qui conçoivent le pouvoir dans l’entreprise comme un acte de volonté et d’autorité.
Le rôle du dirigeant, avec cette nouvelle vision du monde, change: le pouvoir autoritaire perd en efficacité ; le dirigeant performant devient un « facilitateur », un « metteur en scène ». C’est par la responsabilisation des membres de l’entreprise et la facilitation de leur créativité que l’on rendra l’organisation d’aujourd’hui performante, et non par la rigueur des procédures qu’on lui fera appliquer.
La science qui nous dit que plus un système est figé dans ses structures, plus ses réactions sont ralenties, nous donne les indices pour nous adapter et adapter nos organisations, et pour penser autrement.
Alors, pour ne pas être en retard d’une science, peut-être est-il temps, dans nos entreprises, de mettre à jour notre vision du monde. La crise actuelle vient peut-être aussi de cette crise de représentation, qui nous fait penser le monde avec les mauvais outils conceptuels.


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