La part de la richesse produite qui va aux salaires régresse

Elle passe de 37.3% dans le milieu des années 2000 à 34.4% actuellement. 65% de la richesse produite va à la rémunération du capital contre 61.5% en 2005. Dans les pays développés, on retrouve la structure inverse.



La part de la richesse produite qui va aux salaires régresse
Régulièrement, les syndicats remettent sur la table des négociations la question de l’augmentation des salaires et de l’amélioration du pouvoir d’achat des travailleurs, et à l’occasion du débat sur la réforme des retraites, le sujet refait surface de nouveau. A se limiter au secteur privé et à ce qui est déclaré à la CNSS, les salaires paraissent en effet très faibles. Dans le secteur public, en revanche, la situation est bien meilleure, en particulier depuis les récentes hausses de rémunérations dans la fonction publique. Mais pour une appréciation globale de la question, peut-être faudrait-il examiner un indicateur, fort connu des économistes, celui de la valeur ajoutée (c’est-à-dire plus simplement la richesse produite) et sa répartition entre les facteurs de production que sont le travail et le capital.

Dans les pays développés, nonobstant de légères variations dans le temps, la valeur ajoutée, grosso modo, va pour 2/3 à la rémunération du travail et pour 1/3 à la rémunération du capital. Qu’en est-il au Maroc ? C’est exactement le contraire que la comptabilité nationale donne à voir. Les derniers chiffres disponibles, ceux de 2010, montrent en effet que la rémunération des salariés capte 34,4% de la valeur ajoutée. Cette part est en baisse de plus de 2 points par rapport à ce que l’on pouvait observer au cours des années 2000, du moins jusqu’en 2007. La rémunération du capital, en revanche, accapare 64,9% de la valeur ajoutée (au lieu de 61,5% en 2005). Le reste, soit moins de 1%, allant aux impôts sur la production. En Tunisie, à titre de comparaison, la part de la valeur ajoutée qui va à la rémunération des salariés est de 48% et celle du capital de 52%. En France, et malgré l’inflexion qui s’est produite à partir des années 80, la part salariale dans la valeur ajoutée est aujourd’hui de 65%, contre plus de 70% depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Il faut cependant nuancer quelque peu la part de la valeur ajoutée qui rémunère le capital au Maroc, car elle inclut les revenus mixtes bruts qui sont, en partie, des salaires que les entrepreneurs individuels se versent à eux-mêmes. Cette précision faite, il reste malgré tout que la part la plus importante de la valeur ajoutée au Maroc profite au capital. Et ceci apparaît plus clairement, d’ailleurs, lorsqu’on examine les comptes des secteurs institutionnels, c’est-à-dire les comptes des sociétés non financières, des sociétés financières, des administrations publiques et celui des ménages.

50 milliards de DH de dividendes servis aux actionnaires

Ainsi, s’agissant des sociétés non financières, la part de l’excédent brut d’exploitation (qui est en fait un bénéfice d’exploitation, avant amortissement mais après paiement des charges de personnel), dans la valeur ajoutée créée était de 65,9% en 2010. La part qui va à la rémunération des salariés, elle, était de 32,9%.

Bien évidemment, et contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser un peu vite, cette part de la valeur ajoutée qui rémunère le capital ne va pas en totalité…dans la poche des actionnaires. De façon sommaire, et sans trop entrer dans des détails fastidieux, une partie de cette valeur ajoutée servira à payer les intérêts des emprunts contractés, une autre à s’acquitter des impôts courants sur le revenu et le patrimoine et une troisième est distribuée sous forme de revenus, donc de dividendes grosso modo. A titre d’exemple, les revenus distribués des sociétés non financières s’élevaient, toujours en 2010, à plus de 35 milliards de DH.

Dans les sociétés financières, on retrouve la même configuration de partage de la valeur ajoutée que dans les sociétés non financières, mais avec ici un écart plus accentué entre la rémunération du travail et la rémunération du capital. En effet, la part qui va au capital dans les sociétés financières culmine à 68,6% et celle qui rémunère les salariés représente moins d’un tiers (28,2% plus exactement). Ces sociétés ont distribué 15,7 milliards de DH de dividendes en 2010.

Dans les Administrations, 93,7% de la valeur ajoutée vont aux salariés

Dans les administrations publiques, en revanche, la structure de partage de la valeur ajoutée est complètement inversée : 93,7% pour les salariés et 6,1% pour le capital. Pourtant, lorsqu’on s’intéresse à la répartition de l’emploi par secteur, on se rend compte que c’est le secteur privé qui emploie l’essentiel des actifs occupés (90%). Cela veut dire que, globalement, les salariés sont mieux rémunérés dans le public et bénéficient également de la couverture sociale. Car, faut-il le préciser, dans la part de la valeur ajoutée qui profite aux salariés, on comptabilise à la fois les salaires bruts et les cotisations sociales ; considérant que ces cotisations ne sont rien d’autre qu’un salaire en nature pour ce qui est de la couverture médicale et un salaire différé pour ce qui est des retraites. Vient enfin le compte des ménages, appréhendés en tant que consommateurs et producteurs de biens et services marchands, la comptabilité nationale ne dissociant pas les entreprises individuelles des ménages. Ici, la part de la valeur ajoutée qui va aux salaires ne représente que 5,3%. Tout le reste (94,6%) est constitué d’excédent brut d’exploitation (EBE) et du revenu mixte. La difficulté cependant est que les deux indicateurs, l’EBE et le revenu mixte ne sont pas dissociés. Or, le premier rémunère, en principe, le capital, tandis que le second rémunère le travail effectué par l’entrepreneur individuel et éventuellement les membres de sa famille. Le revenu mixte correspond donc à un salaire. Sans doute, est-ce en raison de l’agrégation de ces deux indicateurs que, dans le compte de l’économie totale, la part de la valeur ajoutée qui profite au capital est si élevée.

Il n’empêche que dans les entreprises financières et non financières, la rémunération du capital demeure très élevée. Bien sûr, il existe des différences selon les branches d’activités, voire d’une entreprise à une autre, mais, globalement, le travail est faiblement rémunéré. Surtout lorsqu’on sait qu’en France, par exemple (même s’il faut toujours se méfier des comparaisons), il y a des entreprises où la part salariale de la valeur ajoutée dépasse 80%.

Au Maroc, pourtant, on ne peut pas dire que toutes ou même seulement une grande partie des entreprises ont des contraintes technologiques, de sorte qu’une entreprise à forte intensité technologique distribue moins de salaires qu’une entreprise reposant pour l’essentiel sur le facteur travail dans son processus de production. C’est bien connu, l’économie marocaine est, pour plus de 50%, une économie de services où, précisément, le facteur capital est moins important que le capital travail. Souvent, la faiblesse des salaires au Maroc est expliquée par la faiblesse de la productivité. Si l’on prend seulement le cas des entreprises financières, on constate que la rémunération des salariés est y faible (28%) alors que non seulement il s’agit d’entreprises de services (marchands), mais en plus la productivité ici est généralement sinon élevée, en tout cas correcte. La question est de savoir cependant dans quelle mesure un arbitrage en faveur d’un relèvement de la part salariale dans le valeur ajoutée est possible, et surtout quelles conséquences cela pourrait avoir...

Hors entrepreneurs individuels, la part du capital diminue un peu: L’excédent brut d’exploitation (EBE) et le revenu mixte des ménages représentent presque la moitié de l’EBE et du revenu mixte de l’économie totale. Cela explique, comme indiqué plus haut, que la part de la valeur ajoutée qui rémunère (en gros) le capital est plus élevée, mais cela renseigne également sur l’importance de l’entrepreneuriat individuel. La répartition de la population active occupée par statut professionnel montre en effet que les indépendants y représentaient 28,8%, selon les derniers chiffres sur le sujet arrêtés à fin 2011 par le Haut commissariat au plan (HCP). C’est une bonne chose, du point de vue de l’emploi, que l’entrepreneuriat individuel se développe ; encore faut-il que cette population s’intègre dans le circuit formel, s’agissant de la couverture médicale ou encore du paiement des impôts dus. Le fisc, en particulier, a souvent pointé du doigt la faiblesse des déclarations dans les professions libérales, lesquelles font partie de cette catégorie d’indépendants. C’est un gisement immense à la fois pour le fisc et les caisses de retraite.
 

Salah Agueniou
www.lavieeco.com

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