Comment sortir la Bourse de son atonie ?



Comment sortir la Bourse de son atonie ?
Facteurs psychologiques, crise économique, contexte international, les professionnels trouvent la baisse justifiée. Le manque de culture boursière du public et la rareté des introductions en Bourse, pointés du doigt, accentuent le marasme.

La situation du marché boursier  casablancais n’incite pas à l’optimisme. Depuis le début de l’année, les cours sont en constante baisse. Le Masi, indice de toutes les valeurs cotées, affiche aujourd’hui sa plus forte contre-performance au cours de ces quatre dernières années, à près de 13%. Cette baisse est imputée essentiellement à une conjoncture économique mondiale peu propice et à une situation géopolitique régionale tendue, deux éléments qui poussent les investisseurs à l’immobilisme, en attendant d’avoir plus de visibilité. Et il n’y a qu’à voir le flux transactionnel sur le marché central de la Bourse pour s’en convaincre. Le volume moyen quotidien des transactions a, en effet, drastiquement baissé, passant à 135 MDH durant les 11 premiers mois de 2011, soit un recul de 37% par rapport à la même période en 2010.
Ces constats laissent place à plusieurs interrogations : comment et pourquoi on en est arrivé là ? S’agit-il de facteurs conjoncturels ou structurels ? Que faire pour que la machine redémarre et que la Bourse sort de son atonie ? Quels lois, produits et mécanismes mettre en place pour éviter le pire ?
Une correction qui reste limitée par rapport aux performances passées
Invités au dîner-débat organisé par La Vie éco le mercredi 30 novembre sous le thème «Bourse de Casa : Pourquoi autant d’atonie ?», Karim Hajji, DG de la Bourse de Casablanca, Hassan Boulaknadal, DG du Conseil déontologique des valeurs mobilières (CDVM), Youssef Benkirane, président de l’Association des professionnels des sociétés de bourse (APSB) et Hamid Tawfiqi, DG de CDG Capital, décortiquent la situation et livrent leurs points de vue sur les éventuelles sorties de cette crise.  
Pour Karim Hajji, la baisse du marché est tout à fait justifiée. «Il faudrait bien qu’une Bourse respire. Relativisons les choses !», clame-t-il. Pour lui, les corrections survenues à la Bourse de Casa demeurent très modestes par rapport aux performances enregistrées entre 2005 et 2007, et qui avaient atteint un pic de près de 70% de hausse en 2006. «Nous sommes dans un contexte qui est assez particulier. Avec une baisse de 40% du volume et à -13% pour l’indice de la place, nous pouvons dire qu’il s’agit là d’un ajustement normal», soutient le DG de la Bourse.
Youssef Benkirane, lui, reconnaît que tout le monde est responsable de l’euphorie exagérée des années 2005-2007, qui a conduit à la situation actuelle. «Nous avons tous péché : les banques d’affaires, les sociétés de bourse, les émetteurs, le régulateur, le ministère de tutelle… Nous avons une correction assez violente qui est totalement justifiée». Le tournant est intervenu en 2008, avec l’aggravation de la crise financière internationale. Ceci dit, malgré la baisse enregistrée à l’époque, on estime que nous avons encore une marge importante de correction. Le marché a en effet pris 70% en 2006 et 34% en 2007. En 2008, il n’a baissé que de 13% contre des replis beaucoup plus importants dans les marchés de la région. Cela veut-il dire que les cours vont continuer à baisser ? Difficile à dire, car de l’avis de tous, le marché est aujourd’hui régi par des facteurs psychologiques qui rendent tout pronostic hasardeux.
Les particuliers absents, les institutionnels font profil bas
Qu’en est-il tout de même des fondamentaux ? Aujourd’hui, la conjoncture économique mondiale est loin d’être favorable, avec plusieurs pays partenaires en situation de quasi récession. Au Maroc, et malgré les difficultés que rencontrent certains secteurs d’activité, l’économie dans sa globalité résiste bien, avec un taux de croissance du PIB attendu à près de 4,5%. Ceci dit, «les résultats semestriels 2011 des sociétés cotées n’ont progressé que d’un léger 4% par rapport au premier semestre 2010 et nous nous attendons à ce qu’ils stagnent en fin d’année», précise Youssef Benkirane. Selon lui, ce facteur conforte la situation actuelle du marché.
Pour Hamid Tawfiki, «il ne faut pas qu’il y ait une forte déconnexion entre la croissance bénéficiaire des sociétés cotées et la performance du marché». Il est à rappeler ici que même si les sociétés cotées ont réalisé des croissances bénéficiaires à deux chiffres durant les années fastes, l’indice du marché a enregistré des hausses beaucoup plus importantes. Aujourd’hui, alors que les résultats de la cote sont attendus pour stagner, il est tout à fait normal que les indices baissent, d’autant qu’ils reflètent les anticipations des investisseurs par rapport aux réalisations futurs.  
Dans ce contexte de marché psychologique et de fondamentaux stagnants, comment les investisseurs agissent-ils ?  Actuellement, selon des estimations fournies par le CDVM, il existe quelque 50 000 porteurs d’actions, à raison de 30 000 intervenants directs sur le marché et 20 000 détenteurs de parts d’OPCVM. Au delà du fait qu’ils sont peu nombreux à investir en Bourse, surtout en comparaison avec des pays comme l’Egypte (plus de 500 000 investisseurs) et la Jordanie (près d’un million), c’est leur comportement qui est pointé du doigt.
Chez les particuliers, la Bourse n’est pas considérée comme un investissement à long terme. «L’idéal pour une place est d’avoir des maturités de placement qui se situent au delà de 5 ans», affirme le DG de la Bourse. «Malheureusement, nous ne sommes pas dans cette logique», poursuit-il, en faisant référence à leur participation massive (jusqu’à 120 000 investisseurs) lors des introductions en Bourse de la période 2006-2008, avec comme seul objectif de réaliser le maximum de gain durant la plus courte période possible. Maintenant que les opérations d’introduction se font très rares et que la tendance est à la baisse, cette catégorie d’investisseurs a boudé le marché. Manque de culture boursière ? Certainement. D’ailleurs, le management de la Bourse a entrepris une série d’actions pour développer la pratique de la Bourse au sein du grand public, en organisant formations et concours à son profit.
Chez les institutionnels, c’est une autre histoire. Même si ces derniers (compagnies d’assurance et caisses de retraite principalement) ont des besoins continus de placement et d’arbitrage, leur activité boursière tourne actuellement au ralenti. D’abord, parce qu’il n’y a pas assez d’alternatives sur le marché. «Il y a lieu de préciser le déséquilibre existant entre l’offre et la demande. Nous avons pas mal d’investisseurs qui ont un besoin important de papiers frais que la Bourse n’arrive pas à drainer», souligne le DG de la Bourse. Ensuite, le niveau réduit du volume quotidien et de la taille de plusieurs sociétés rend difficiles des interventions sur le marché sans initier de tendance ou dévoiler sa stratégie de placement. Du coup, tout le monde se retient.
Les Investisseurs étrangers  moins présents sur la cote
Quant aux étrangers, la plupart d’entre eux n’ont actuellement que des participations structurelles dans les grands groupes cotés. «La partie volatile des interventions des étrangers venait essentiellement des introductions en Bourse, de manière assez massive et courte. Aujourd’hui, les investisseurs étrangers ne représentent plus que 22% de la capitalisation boursière», précise Hassan Boulaknadal. Au niveau des volumes traités quotidiennement, le poids des étrangers s’élève à 12% cette année contre 15% en 2010 et plus de 30% lors des années fastes (2006 et 2007 notamment). Leur retrait est donc prononcé, suite notamment à la crise économique et contexte politique perturbé dans la région Mena, mais il ne s’agit pas de l’unique raison. «La montée de l’industrie des OPCVM ainsi que la participation de plus en plus active des institutionnels marocains ont fait qu’aujourd’hui la part des investisseurs étrangers est devenue plus faible», explique M. Benkirane.
Comment sortir de ce contexte ? Doit-on attendre que le contexte international s’améliore pour voir le marché redémarrer ?
Pour le DG du CDVM, il existe trois piliers fondamentaux pour stimuler le marché. Premièrement : rétablir la confiance des investisseurs. «La confiance ne peut se rétablir sur le marché que si ce dernier dispose de règles de communication financières communément admises», affirme-t-il.
CDVM : rétablir la confiance à travers plus de transparence
Aujourd’hui, le projet de loi sur l’appel public à l’épargne -actuellement déposé au Parlement- prévoit, entre autres, des communications trimestrielles justement pour palier le déficit qui existe. Une initiative qui vise à alimenter le marché d’une manière continue d’informations financières fraîches et de qualité, aidant ainsi à l’optimisation de la décision.
Deuxièmement : optimiser l’organisation du marché. Celle-ci passe par la création de nouveaux instruments qui permettront à l’épargne de mieux capter les performances financières tout en réduisant les risques. Il s’agit essentiellement du marché à terme qui permettra de voir émerger une industrie dérivée (OPCVM à capital garanti, à performance garanti,…). Cette dernière, selon le gendarme de la Bourse, atténueraient en quelques sortes l’aversion au risque chez les particuliers. Le projet de loi, finalisé depuis des années, est toujours dans le circuit d’adoption.
Troisième pilier et non des moindres : étoffer le dispositif réglementaire du marché. Dans ce sens, un travail de fond a été d’ores et déjà entamé entre le CDVM et la direction du Trésor. «Nous parlons actuellement des nouvelles prérogatives du régulateur, de l’aménagement de la nouvelle loi sur la SA, de la refonte de la loi concernant les OPCVM pour permettre le lancement des OPCI (Organismes de placement collectif en immobilier)...», précise M. Boulaknadal. Sur ce dernier point, les OPCI permettront de créer le pont entre le secteur financier et le secteur immobilier qui demeure un grand consommateur de fonds propres.
«Plus d’épargnants, plus d’investisseurs et plus de sociétés cotées». C’est ce que prône le président de l’APSB pour sortir de l’atonie actuelle du marché. Selon lui, il faudrait travailler davantage sur le développement de la culture boursière et l’élargissement des intervenants en Bourse. «S’il y avait plus d’intervenants sur le marché, on aurait plus de volumes et on aurait peut être évité cette situation que je qualifie de dramatique tant pour les sociétés de bourse que pour l’ensemble du marché». Il s’agit également d’avoir suffisamment de valeurs sur lesquelles les investisseurs peuvent miser, en encourageant les introductions en bourse. A ce titre, M. Benkirane estime que de grandes IPO pourraient jouer le rôle de catalyseur. Ainsi, les privatisations via la bourse sont plus que demandées. Par ailleurs, M. Benkirane attire l’attention sur le fait que le marché boursier n’est toujours pas représentatif de l’économie marocaine. «Même avec ses 500 milliards de dirhams de capitalisations, la place casablancaise ne représente pas tous les secteurs de notre économie. En intégrant des secteurs comme les phosphates, l’agriculture ou encore davantage l’industrie hôtelière, la situation serait différente».
Attirer à la cote les sociétés qui traitent avec l’Etat
Pour sa part, «la bourse de Casablanca poursuit son programme de sensibilisation des entreprises afin de les encourager à venir s’introduire en bourse», soutient M. Hajji. Egalement, «nous continuons à contacter les pouvoirs publics afin de les convaincre d’opter en priorité pour la bourse concernant les privatisations au lieu d’envisager une cession au profit des opérateurs industriels». Pour 2012, le DG de la bourse reste tout de même confiant. Avec actuellement une visibilité sur la scène politique, «je pense que nous aurons plus de flux transactionnels. Le marché a horreur de l’incertitude. Une grosse introduction en bourse pourrait par ailleurs relancer le marché pour les 3 ou 4 années à venir. Les opérations qui ont eu lieu par le passé le confirment».
Pour Hakim Tawfiqi, le marché devrait rebondir. L’erreur, selon lui, est d’attendre à ce que le rebond se fasse tout seul. Il faut avant tout lutter contre l’absence de l’information. «Déjà, l’initiative devrait émaner de la part des sociétés cotées qui devraient approcher davantage les investisseurs pour pouvoir discuter leurs résultats». Par ailleurs, M. Tawfiqi préconise l’approche de séduction. «L’économie est essentiellement tirée par l’investissement public. L’idéal est d’attirer à la cote des sociétés qui réalisent le plus gros de leur chiffre d’affaires avec l’Etat, au lieu d’attendre l’IPO du siècle», estime-t-il. Il est vrai qu’avec le volume d’investissement public, ces sociétés seraient assurées d’un courant d’affaires régulier et présenteraient donc des perspectives de croissance intéressantes.
Au final, avant de penser croissance du marché, il faut d’abord réfléchir à un moyen de booster le volume des transactions, semble-t-on dire. Dynamiser les transactions, le reste suivra...

Valorisation : PER : 9 fois les bénéfices au Brésil, 12 fois en Chine, et... encore 16 fois au Maroc malgré la baisse des cours !
Tous les acteurs du marché s’accordent à dire que la place casablancaise a des multiples de valorisation encore élevés. «Actuellement, le PER de la Bourse de Casablanca est aux alentours de 16 fois les bénéfices. Ce niveau place notre bourse parmi les marchés les plus chers des pays émergents», souligne Karim Hajji. Et pour cause, lorsque la bourse connaît une performance très importante étalée sur plusieurs années (c’était le cas de 2004 à 2007), elle a du mal a corriger ses excès de valorisation sur une période courte. Cela est dû essentiellement au manque d’instruments permettant une correction rapide des indices. «La correction prend ainsi des années et, malheureusement, elle ne se fait pas à travers les cours mais se fait ressentir directement par une importante baisse au niveau des volumes. C’est un peu la situation que nous subissons aujourd’hui», soutient M. Hajji. Pour Youssef Benkirane, la cherté du marché est toutefois à nuancer par rapport à ses spécificités. Selon lui, le marché marocain est principalement domestique. Les investisseurs n’ont globalement pas le droit d’investir à l’étranger. Etant donné cette spécificité, il n’y a pas de possibilités d’arbitrage entre le marché actions marocain et d’autres marchés étrangers. «Nous avons toujours observé un canal dans lequel s’inscrit le Masi et à partir duquel le marché redevient acheteur. Il y a quelques années, le marché casablancais était à 10 fois les bénéfices et personne n’était présent (ni institutionnels ni particuliers). A contrario, nous avons assisté à un marché qui traitait à 22 fois les bénéfices mais avec une euphorie totale», poursuit-il. Par ailleurs, si pour les investisseurs, ces niveaux de valorisations peuvent paraître trop chers, pour les sociétés désireuses de lever des capitaux en Bourse cela constitue une manne intéressante, dans la mesure où elles cèdent leurs actions à des prix beaucoup plus intéressants. Quoi qu’il en soit, le Bourse de Casablanca demeure chère en comparaison avec d’autres places, sachant par exemple qu’au Brésil, pays en forte croissance économique, le PER du marché n’est que de 9, et il ne dépasse pas 12 fois les bénéfices en Chine.

Opportunité : PEA : mal conçu ou lancé au mauvais moment ?
Lancé en début d’année, le Plan d’épargne en actions (PEA) réalise des performances plutôt timides. «Au premier semestre de 2011, nous avons eu quelque 15 000 ouvertures de comptes. C’est un bon démarrage. En revanche, en terme d’activation de ces comptes et d’utilisation réelle, cela ne prend malheureusement pas encore», avoue le DG du CDVM. Pour lui, les mesures incitatives mises en place sont relativement intéressantes et la conception du produit correspond au niveau d’épargne du Marocain moyen. «Le produit vit son année de naissance, il faut attendre un peu plus pour sentir ses effets. D’autant que son démarrage a été fait en l’absence d’un arrêté ministériel qui clarifie toutes ses dispositions».
Ce point de vue n’est nullement partagé par le président de l’APSB. Il estime tout d’abord que le produit a été lancé au «mauvais moment», et rappelle que les professionnels exigeaient sa mise en place depuis des années. M. Benkirane trouve également que les incitations fiscales proposées ne sont pas encourageantes. «Je pense qu’il fallait mettre des incitations fiscales à l’entrée, par exemple en permettant la déductibilité des sommes placées dans le PEA du revenu imposable de l’épargnant».

 

Réda Bensaoud.
www.lavieeco.com

 



         
 
                         
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